dimanche 1 janvier 2012
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blog ouvert le 23 mai 2007
- images ci-dessus : Hôtel Sully à Paris, 1625-1630 (le Printemps et l'Été) - Les Ménines (Velázquez)
vendredi 8 juin 2007
Parlement et parlementaires, Bordeaux au Grand Siècle (Caroline Le Mao)

Palais de l’Ombrière au XVIIIe s., dessin
de Desmaisons, Arch. mun. de Bordeaux
© Cliché A. M. Bordeaux - photographe Bernard Rakotomanga
Parlement et parlementaires,
Bordeaux au Grand Siècle
Caroline LE MAO
quatrième de couverture
Ville rebelle, ville insoumise, Bordeaux fait figure, au XVIIe siècle,
de môle de résistance face à l’autorité royale sans cesse grandissante.
Lorsque le jeune Louis XIV se présente aux abords de la cité en 1650,
il trouve portes closes pendant près de deux mois… La capitale de
Guyenne joue alors l’un des plus beaux et des plus tragiques épisodes
de son histoire : la Fronde. Deuxième foyer de rébellion après Paris, la
cité est le refuge du parti des princes. Mais c’est oublier que le
soulèvement fut initié par ceux qui sont alors les maîtres de la ville :
les magistrats du parlement.
Arnaud de Pontac, Bernard de Pichon, Lecomte de Latresne… Au sein de la cité, tout dit la présence et la puissance de ces hommes, des hautes tourelles du palais de l’Ombrière aux majestueuses façades du cours du Chapeau Rouge, du gibet de la place aux distributions d’aumônes, des chapelles funéraires à la procession de la Fête-Dieu… La compagnie, forte d’une centaine de magistrats, domine alors la ville, presque sans partage. La jurade, comme les autres institutions de la cité, se soumet à son autorité. Même le gouverneur de la province, le célèbre d’Epernon, aussi bien que les intendants savent que l’on ne peut braver impunément le parlement de Bordeaux. Mais cette aura peut-elle se maintenir au temps du triomphe de l’absolutisme royal ? Durant ce règne qui fut celui d’une supposée reprise en main des cours souveraines, comment réagit l’un des parlements les plus indociles du royaume ?
D’une régence à l’autre, de 1643 à 1723, Bordeaux ne cesse donc d’être au cœur des préoccupations royales et le souverain garde toujours un œil sur cette cité rebelle, sur ces magistrats gascons volontiers sujets aux mouvements d’humeur. Qu’éclate la révolte du papier timbré, et c’est un exil de quinze ans qui s’abat sur toute la compagnie. Aussi, l’histoire du parlement de Bordeaux durant la seconde moitié du XVIIe siècle fournit-elle une clé d’analyse de la marche à l’absolutisme. Loin des déclarations péremptoires d’un Colbert ou d’un souverain soucieux d’édifier son successeur, cet ouvrage propose un regard complémentaire, sinon contradictoire, d’une réalité habituellement perçue depuis Paris.
On y découvrira que le pouvoir royal use de méthodes beaucoup moins radicales qu’on ne l’a souvent cru. Le pragmatisme monarchique est fait de négociations, de retours en arrière… On compose, on évite l’affrontement direct en se ménageant relais et soutiens au sein du groupe. On comprendra surtout que l’opposition n’est que l’un des aspects de la relation roi-parlement et que ce n’en est pas le mode majeur. Rouage indispensable de la monarchie, le parlement et ses hommes sont avant tout des juges et se conçoivent d’abord comme des fidèles serviteurs du roi.
Le sommaire
Chapitre 1 : Le Parlement immuable
Le troisième Parlement de France ?
Aux origines du Parlement de Bordeaux
Juger, enregistrer, administrer : les compétences du Parlement
Les chambres du Parlement : une structure qui se précise
Un Parlement dans sa ville : le Palais de l’Ombrière
Un monument imposant au cœur de la cité
Entre exigence de faste et délabrement, les ors du Palais de l’Ombrière
Un palais immuable dans son agencement
Le Parlement au cœur de la vie de la cité
Le Parlement, moteur de l’activité urbaine
Une ville au rythme de la cour
Chapitre 2 : Le Parlement de Bordeaux dans la Fronde
Le théâtre de la Fronde
Le décor
Les interlocuteurs du Parlement
La dramaturgie de la Fronde
Les temps de la Fronde
La Fronde bordelaise : une chronologie de la rupture
1649-1650 : de l’année du Parlement à la Fronde des Princes
La troisième Fronde : retour à Bordeaux
La Fronde, un échec parlementaire ?
La Fronde parlementaire existe-t-elle ?
L’échec du Parlement : une question d’incompétence?
Le «maniement des hommes» :
le Parlement à l’épreuve du jeu des factions
Chapitre 3 : L’abaissement de l’autorité parlementaire
La reprise en main de la cour au lendemain de la Fronde :
la mise en place des grands axes de la pratique absolutiste
Contrôler la cour
Retour sur le «maniement des hommes» : l’adaptation d’une méthode
ancienne aux nouvelles réalités du second XVIIe siècle
Rallier les cœurs: le Parlement et son Roi
La crise de 1675 et l’exil de la cour
Un Parlement dépassé par la crise
1675-1690 : un exil de quinze ans…
Une cour de justice à La Réole :
les conséquences de la translation sur l’activité du Parlement
Du zénith du Soleil à l’aube nouvelle de la Régence,
retour à l’âge d’or des Parlements ? (1690-1723)
De l’apogée à l’agonie: le Roi se meurt…
…«Vive le Régent» ?
Chapitre 4 : Devenir magistrat…
Acquérir une charge : le marché des offices
Les disponibilités de charge
Les «respirations» du Parlement
Le prix d’une charge
Entrer dans la carrière…
Des bancs de l’Université à ceux du Parlement : le cursus idéal
De la théorie à la pratique : un fréquent recours aux dispenses
Faire carrière?
Une vie au Parlement. Le destin du simple conseiller
Peut-on parler d’une carrière au sein du Parlement ?
La mobilité intraparlementaire
Hors du Palais, point de salut ?
Chapitre 5 : Être magistrat
Être magistrat, une sinécure ? Le travail quotidien
Le magistrat, agent du Roi
Le magistrat administrateur
Le magistrat et la compagnie
La récompense
La rémunération du capital
Les revenus «casuels»
Honneurs et privilèges : le vrai salaire du magistrat
Bon et mauvais magistrat, au miroir de la société
Portrait moral (et immoral) du magistrat
Le magistrat face à sa mission
Chapitre 6 : Parlement et familles
Parlement et familles: les enjeux de la question
De l’existence d’un système familial
Parlement et noblesse : une question essentielle ?
Le règne des dynasties parlementaires : étude des grandes familles
Qu’est-ce qu’une grande famille ?
De l’étude des réseaux familiaux parlementaires…
Modalités d’emprise et structuration
La place du Parlement dans la stratégie familiale
Au-delà du règne dynastique, une compagnie en perpétuel renouvellement
Ces familles qui ne font pas souche…
L’arrivée des hommes nouveaux :
mise en péril ou renouvellement du système familial ?
Annexes
INVENTAIRE DES PRINCIPALES SOURCES UTILISÉES
bibliographie
Annexes
INVENTAIRE DES PRINCIPALES SOURCES UTILISÉES
bibliographie 442
________________________________________________________
- compte rendu par Matthieu Lahaye (mars 2007)
Caroline Le Mao
Parlement et parlementaires, Bordeaux au Grand Siècle
éd. Champ Vallon, janvier 2007, p. 10
jeudi 7 juin 2007
Qui sont les parlementaires ?
qui sont les parlementaires ?
- Après confrontation des différentes définitions rencontrées, nous avons retenu, comme membres du parlement, le premier président, le procureur général, les deux avocats généraux, les présidents à mortier, les conseillers de la Grand' Chambre, des deux chambres des Enquêtes et leur président respectif, les commissaires aux Requêtes et leur président, ainsi que les membres de la Chambre de l'Édit et, après 1702, les deux chevaliers d'honneur, soit 113 membres simultanément. Nous avons choisi d'écarter les greffier en chef car celui-ci est dit être membre du corps de la cour mais n'a pas la qualité de magistrat.
Caroline Le Mao
Parlement et parlementaires, Bordeaux au Grand Siècle
éd. Champ Vallon, janvier 2007, p. 10
mardi 5 juin 2007
chronologie Angleterre XVIIe siècle

Charles 1er d'Angleterre, Anton van Dyck
chronologie Angleterre XVIIe siècle
1588 Victoire sur l'Invincible Armada de Philippe II.
1590-1616 Shakespeare rédige 14 comédies, 10 pièces historiques, 13 tragédies.
1597-1601 Promulgation successive de versions de la loi des Pauvres.
1600 Fondation de la Compagnie des Indes Orientales.
1605 Le Complot des Poudres fait des catholiques, pour deux siècles, des ennemis de l'intérieur.
1611 Édition de la Version autorisée de la Bible, qui fut en usage pendant trois siècles et demi.
1620 Le Mayflower aborde les côtes du Massachusetts.
1628 Le Parlement adopte la Pétition du Droit (ou des droits).
1629-1640 La "Tyrannie de onze ans" : Charles 1er sans Parlement.
1640 Élection successive du Court puis du Long Parlement.
1641 La Grande Remontrance.
1642-1649 Les guerres du roi contre le Parlement.
1643-1646 Après l'abolition de l'Église anglicane, l'Assemblée de Westminster définit une nouvelle Église nationale presbytérienne.
1644 Publication de l'Aeropagetica de John Milton en faveur de la liberté de presse.
1645 Naissance de l'armée du Nouveau Modèle.
1649 Exécution de Charles 1er et proclamation de la République (le Commonwealth and Free State). Les Niveleurs publient un projet de constitution démocratique, l'Accord du Peuple.
1651 Le premier Acte de Navigation. Thomas Hobbes publie son Leviathan.
1653 Cromwell, Lord Protecteur du Commonwealth d'Angleterre, d'Écosse et d'Irlande.

Cromwell dissout le Long Parlement, 20 avril 1653, gravure contemporaine , Pays-Bas
Cromwell : "Be gone you rogues. You have sat long enough".
On the wall : "This House to Let"
1656 James Harrington publie son Oceana.
1660 Restauration de la royauté et rétablissement de l'ancien ordre religieux.
1667 Publication du Paradis perdu de John Milton.
1673 Le Test Act qui fut complété en 1679.
1678 John Bunyan publie le Pilgrim's Progress (Voyage du pèlerin).
1679 Promulgation d'un amendement décisif pour le respect de l'Habeas Corpus.
1680-1685 Affirmation des "partis" whig et tory.
1688 La Glorieuse Revolution.
1689 Vote de la Déclaration des Droits et de la Loi de Tolérance.
1689-1714 Une série de guerres contre Louis XIV hissent l'Angleterre au rang de grande puissance.
1690 Les traités de John Locke sur le pouvoir civil.
1693 Loi de triennalité.
1694 Fondation de la Banque d'Angleterre.
1701 L'Acte d'Établissement réserve le trône à un souverain protestant.
1707 Acte d'Union Angleterre-Écosse.
1714 (août) Mort de la reine Anne, George 1er de Hanovre proclamé roi.
1715 (octobre) Premier soulèvement jacobite.
lundi 4 juin 2007
Nicolas Fouquet

Nicolas Fouquet, surintendant des Finances, par Lacretelle
Nicolas Fouquet
1615-1680
Le cardinal de Mazarin nomma Nicolas Fouquet Surintendant des
Finances, en 1653. Il lui confia la mission de renflouer les caisses
de l'État, asséchées par l'incompétence des surintendants, en place
depuis Henri IV et la perte de crédit auprès des financiers qui ne
parvenaient pas à se faire rembourser. Intelligent, prodigue, amateur
de luxe et mécène, Nicolas Fouquet sut s'entourer de l'amitié des
puissants et des artistes, parmi lesquels La Fontaine et Molière, le
Nôtre et Poussin, Puget, Le Brun ainsi que La Quintinie.
Le nouveau Surintendant rétablit la confiance et mobilisa
l'épargne. Il donna pour gage sa fortune et préleva une commission
importante au titre de la garantie. L'argent ainsi récolté permit de
financer les besoins de la Cour et de satisfaire l'avidité de Mazarin.
Le financier, à qui tout réussissait, ne perçut pas l'affront que son
indépendance intellectuelle et que son luxe infligeraient à l'orgueil
du jeune roi. Fouquet collabora étroitement avec l'intendant privé du
cardinal Mazarin, Jean-Baptiste Colbert, descendant d'une dynastie de
grands marchands-banquiers. La mort du cardinal intervint en mars
1661. Le Surintendant, qui avait largement contribué au redressement
des finances du royaume, envisaga de devenir Premier ministre.
Louis XIV, âgé de 22 ans, supprima alors cette fonction. Il fut
influencé par Colbert qui avait décidé d'abattre Fouquet "de se revêtir
de sa dépouille" et de "s'élever sur les ruines du Surintendant". Il
l'accusa de "confusions financières", exonérant Mazarin, le parrain
du roi et l'ami intime d'Anne d'Autriche, la Reine-Mère, de toute
responsabilité. Il n'hésita pas à colporter des calomnies sur un
prétendu complot susceptible de contester le pouvoir royal. Louis XIV
décida d'enfermer Fouquet, dès que ce dernier eut versé dans les
caisses royales l'argent frais promis et vendu sa charge de Procureur
Général au Parlement de Paris qui le soustrayait à toutes juridictions
autres que celle de ses pairs.
Le roi, qui cherchait un prétexte, se fit inviter à Vaux le Vicomte
pour y admirer les derniers embellissements. Fouquet organisa, le 17
août 1661, une fête grandiose dans ce qui était devenu le plus beau
château du royaume. Voltaire écrivit : "le 17 août, à 6 heures du soir,
Fouquet était le roi de France, à 2 heures du matin, il n'était plus
rien". D'Artagnan, le capitaine des mousquetaires, arrêta le
Surintendant Fouquet à Nantes, le 5 septembre. Ce dernier fut déféré
devant une juridiction d'exception spécialement constituée.
Les magistrats firent de la résistance. "La cour rend des arrêts non
des services !" répliqua l'intègre d'Ormesson, juge de Fouquet. Le
procès, truqué par Colbert, dura plus de trois ans. La majorité des
juges vota le bannissement hors des frontières du royaume et non la
peine capitale, exigée par le roi. Pour la seule fois de l'histoire de
France, le chef de l'État, détenteur du droit de grâce, brisa la
sentence des juges, non pour l'alléger mais pour l'aggraver. Il
condamna son ancien Surintendant à la peine perpétuelle. Ne pouvant
obtenir la mort, il parvint ainsi à protéger les secrets d'État qui
aurait pu menacer son autorité. Fouquet, escorté par cent
mousquetaires, fut envoyé à Pignerol, place forte des Alpes
savoyardes. Il y décéda le 23 mars 1680, au terme d'un enfermement de
dix-neuf années.
____________________________________________________
- Daniel Dessert, Fouquet, Fayard, 1987.
samedi 2 juin 2007
L'administration du pays : la vénalité des offices (Michel Carmona, 1984)

hôtel de poste, XVIIe siècle (Provence)
L'administration du pays :
la vénalité des offices
Michel CARMONA (1984)
Il faut avouer que l'appareil administratif du pays ne semble guère plus exemplaire [que le gouvernement]. La vénalité des offices pèse lourd dans la balance. Quand on sait que le prix d'un office de conseiller valant 45 000 livres à Paris en 1610 passe à 70 000 livres au milieu du règne de Louis XIII sans que les gages ni les épices aient suivi la même progression, on comprend sans peine que les titulaires de charges soient presque obligés de prévariquer. Le revenu d'une charge s'établit en effet officiellement autour de 2,5% du capital : bien peu d'officiers se contentaient d'un rendement aussi faible.
À la fin du règne de Louis XIII, la rapacité des détenteurs d'offices est devenue proverbiale. Le célèbre Tabarin avait coutume de donner en ces termes une recette infaillible contre les rats : "Le meilleur expédient qui soit au monde pour empêcher les rats d'entrer dans un logis, c'est de mettre un sergent dedans ; car les rats qui ne vivent que de ronger, sachant qu'un sergent y aura été, ils se douteront qu'il n'y aura plus rien et n'y entreront jamais."
Depuis le règne d'Henri IV, les charges peuvent être transmises héréditairement moyennant le paiement d'un droit annuel, surnommé la "paulette". Cette mesure avait eu d'emblée un immense succès auprès des détenteurs d'offices. Le juriste Loyseau raconte les scènes significatives auxquelles il a assisté : "Au commencement du mois de janvier dernier 1608, pendant les gelées, je m'avisai, étant à Paris, d'aller un soir chez le partisan du droit annuel des offices, pour conférer avec lui des questions de ce chapitre. Il était alors trop empêché. J'avais mal choisi le temps. Je trouvai là grande foule d'officiers se pressant et poussant, à qui le premier lui baillerait son argent : aucuns d'eux étaient encore bottés venant du dehors, qui ne s'étaient donné loisir de se débotter."
L'empressement des officiers mécontente deux groupes influents dans l'appareil d'État. D'abord un certain nombre de titulaires de hautes charges rassemblés autour du Chancelier de Bellièvre. Ils voudraient une monarchie tempérée par un corps d'officiers indépendants, compétents, zélés. Le droit annuel permet à des gens incompétents de parvenir aux plus hautes charges de l'État grâce à leur argent : il corrompt, démoralise et asservit les officiers au Roi. N'était-ce pas, au fond, le but poursuivi par Henri IV ? En tout cas, le Vert-Galant, prenant acte du désaccord de Bellièvre avec sa politique, lui retirait les Sceaux en octobre 1605. Le second groupe d'opposants est constitué par les princes et les Grands, qui ont compris que le droit annuel, s'il se perpétue, va inéluctablement diminuer leur influence dans les nominations d'officiers.
Peu avant sa mort, Henri IV aurait confié qu'il «était bien aise de voir des officiers de qui on ne pouvait dire : voilà le président d'un tel, le lieutenant de celui-là, le conseiller de cettuy-ci». Parole révélatrice qui met l'accent sur la puissance de l'arme que la vénalité des charges et leur transmission héréditaire ont finalement placée entre les mains du Roi.
À l'instar d'Henri IV, Richelieu considère la vénalité des offices comme une chance pour l'autorité royale, car elle lui assure un vaste champ de manœuvre. Supposons en effet que la vénalité disparaisse et que les offices soient désormais attribués en fonction du savoir. On verrait alors des individus de basse extraction «souvent plus chargés de latin que de biens» entrer en masse dans la fonction publique, introduisant un redoutable ferment d'agitation dans les structures de l'État. Le barrage de l'argent, au contraire, permet d'obtenir des titulaires de charges la garantie de leurs fonctions et d'une certain souplesse vis-à-vis des injonctions du pouvoir. Celui-ci détient par ailleurs l'arme absolue : la régulation des créations d'offices et le contrôle de la paulette, qui influent de manière déterminante sur la valeur des charges. Naturellement plus sensibles aux menaces que le gouvernement royal est en mesure d'agiter contre leur portefeuille, les riches sont a priori plus accessibles à la discussion.
Pour Richelieu, la gratuité des charges ouvrirait la porte à une course sans fin, qui privilégierait la faveur des Grands et verrait le plus intrigant, ou le mieux introduit, l'emporter sur le plus savant. S'ils étaient
redevables de leur nomination à un prince ou à quelque autre puissant personnage, les fonctionnaires cesseraient d'être les serviteurs du Roi pour se dévouer aux intérêts de celui à qui ils doivent leur élévation, ressuscitant ainsi le temps des factions, voire celui des guerres civiles.
Au demeurant, la sélection par la richesse a probablement aussi pour avantage que le riche se montre moins sensible aux tentations de la concussion que le pauvre, «contraint à être fort soigneux du revenu du sac».
Il faut donc maintenir le système existant. Paradoxalement, la vénalité est bonne et nécessaire. Certes, «au nouvel établissement d'une République», reconnaît Richelieu, «on ne saurait sans crime n'en bannir pas la vénalité, parce qu'en tel cas la raison veut qu'on établisse les lois les plus parfaites que la société des hommes peut souffrir». «Mais», ajoute-t-il aussitôt, «la prudence ne permet pas d'agir de même pied en une ancienne monarchie, dont les imperfections ont passé en l'habitude, et dont le désordre fait, non sans utilité, partie de l'ordre de l'État». Au total, s'en prendre à la vénalité et à l'hérédité des charges ne pourrait qu'«exposer imprudemment l'État à quelque ébranlement» (Richelieu, Testament politique).
Aussi le problème est-il moins d'abolir ce système que de le conserver en tempérant ses vices. Pour cela, deux objectifs : modérer les prix des offices, qui atteignent des sommets tout à fait excessifs (Richelieu voudrait les ramener à la moitié du niveau qu'ils ont atteint de son temps), et permettre un accès plus large des personnes de qualité - entendons des nobles - aux charges supérieures de l'État.
Mais dans un cas comme dans l'autre, l'impératif fondamental reste d'attacher au Roi la fidélité d'une bourgeoisie de robe soustraite au clientélisme des Grands. Henri IV et Richelieu ont-ils atteint le but recherché ? Leur réussite sur ce point est plus que douteuse. Force est de constater que, pendant la première moitié du XVIIe siècle, les officiers en sont venus peu à peu à former un groupe quasi autonome, auquel la vénalité et l'hérédité des charges assurent une très grande indépendance vis-à-vis de l'autorité royale. La France, en vérité, s'administre pour l'essentiel par elle-même au travers d'un appareil largement décentralisé, dont l'obéissance au pouvoir est toute relative.
Michel Carmona
La France de Richelieu, Fayard, 1984, p. 97-100
mercredi 30 mai 2007
Mémoires de Monsieur de Gourville (cr Alain Hugon)
Mémoires de Monsieur de Gourville
(1610-1703)
Arlette Lebigre, Mercure de France, coll. "Le temps retrouvé", 2004
compte rendu : Alain HUGON
Cette nouvelle édition des Mémoires de Jean Hérault, sieur de Gourville (1610-1703), met à la disposition du public les souvenirs d’un homme d’origine sociale modeste à la trajectoire mouvementée qui lui permit de croiser de nombreux princes et dirigeants européens du Siècle de Louis XIV parmi lesquels, les souverains français, anglais et espagnol, le prince d’Orange, les principaux ministres de ces États... À ces rencontres correspond une remarquable ascension sociale. L’activité publique de Gourville s’étend sur près d’un demi siècle, de la veille de la Fronde à la fin du XVIIe siècle, moment à partir duquel il est devenu impotent et décide de rédiger ses Mémoires.
Ce type de narration - postérieur à l’événement dont il traite - est toujours sujet à caution. La reconstitution des faits est étroitement dépendante des souvenirs de l’auteur qui, traitant de sa jeunesse ou de sa période de plénitude, a fréquemment tendance à embellir un passé révolu. Bien que Gourville n’échappe pas à ces tendances, fanfaronnant parfois à propos d’éléments moins flamboyants qu’il ne le laisse entendre, ses Mémoires restent passionnants par de multiples aspects. Le biographe à l’habitude de diviser en grandes périodes les moments forts vécus par son sujet. Dans le cas de Gourville, ces moments sont scandés par les événements majeurs du royaume auxquels le mémorialiste prend part à divers titre.
Gourville commence sa carrière très simplement, en tant
que gratte-papier auprès d’un obscur procureur d’Angoulème, au début
des années 1640. Cependant, sa personnalité le conduit rapidement à
s’attacher à la
personnalité locale dominante, l’abbé de La
Rochefoucauld, puis au frère de celui-ci, le prince de Marcillac [ci-contre],
gouverneur du Poitou, futur duc de La Rochefoucauld (1613-1680), dont
les Maximes sont restées célèbres. S’occupant d’abord des finances de
ce prince, Gourville bénéficie des contacts avec les financiers pour
faire ses premières expériences dans le domaine fiscal, trafiquant
ainsi avec le contrôleur général des finances, Particelli d’Hemery,
pour l’approvisionnement en blé du Poitou.
Pendant la Fronde, Gourville
reste fidèle à son maître, La Rochefoucauld qui, en tant qu’amant de la
duchesse de Longueville, participe à la révolte contre la Régence. Cela
entraîne notre homme à Paris pour y suivre le camp des princes pendant
la première guerre civile, qui se conclut par la paix de
Saint-Germain-en-Laye (1er avril 1649). Ces troubles offrent aux
ambitieux l’opportunité de déployer leurs talents, et Gourville
pratique les coups de mains, projette l’évasion des princes emprisonnés
par Mazarin dans le château de Vincennes. Il est tour à tour rançonné,
puis lui-même séquestré, au cours d’opérations dont les buts sont
surtout lucratifs même s’ils servent parfois à financer les rebelles,
pratiques que le prince de Condé approuve à en croire notre
mémorialiste. Parmi ces coups de main de l’époque de la Fronde, les
Mémoires de Gourville décrivent par le détail un projet d’enlèvement de
Paul de Gondi, cardinal
de Retz, ennemi juré du duc de La Rochefoucauld
et du prince de Condé [ci-contre] (p. 43-49). Il est vrai qu’à l’heure de la
rédaction de ces Mémoires, Retz est mort depuis plus de deux
décennies...
L’activité première de Gourville comme serviteur consiste à permettre la communication entre les divers princes et les ministres. Il se trouve en contact avec les principaux dirigeants (Mazarin, Fouquet...) et son agilité à transmettre les propositions dont on lui fait part, sa capacité à réaliser des compromis et à les expliquer aux diverses parties, et sa clairvoyance générale des situations données lui ouvrent de nombreuses portes, essentiellement celle de la fortune. Durant les épisodes frondeurs, Gourville devient un collaborateur dévoué du prince de Condé tout en restant le fidèle de La Rochefoucauld. Lors de ces troubles, il vit une rapide ascension et, à l’en croire, il est un des artisans de la conclusion de la Fronde à Bordeaux, ce dont le cardinal ministre Mazarin lui a été reconnaissant.
La paix revenue dans le Royaume, Gourville se tourne vers les affaires. Il participe au partage du gâteau fiscal avec les partisans et financiers qu’il a rencontrés au cours de ses aventures : «Le désordre était épouvantablement grand dans les finances. La banqueroute générale qui se fit lorsque M. le maréchal de la Meilleraye fut surintendant des finances remplit tout Paris de billets de l’Epargne [...]. Cependant parmi ce grand désordre, le Roi ne manquait point d’argent ; et, ayant tous ces exemples là devant moi, j’en profitai beaucoup» (p. 110-111). La description du monde de la finance et des pratiques qui y sont en usage constitue des pages d’anthologie qui expliquent les rouages du prélèvement de l’impôt sous l’Ancien Régime (p. 140 et s. ; p. 172). C’est aussi le temps du surintendant Nicolas Fouquet.
Cependant, avant de courir la fortune avec ambition en
marchant dans les pas du surintendant, Gourville possédait déjà un
avant-goût de “l’ingratitude” des politiques puisqu’il s’est trouvé
embastillé sur ordre de Mazarin durant quelques semaines en 1656. Son
entregent et son adresse à jouer de ses relations lui ont
évité un trop
long enfermement : il a pu dès lors se jeter à corps perdu dans la
quête de la richesse. Gourville apparaît de plus en plus ancré dans le
sillage de Nicolas Fouquet [ci-contre] ; par le maniement des deniers publics, il
réalise des bénéfices colossaux, utilisant des prête-noms, multipliant
les billets, les décharges, les associations et les prêt à intérêt :
«je me mis dans le grand jeu et fis de grands profits» (p.120). En
outre, après l’achat de la seigneurie de Gourville, qui l’extrait de sa
médiocre origine sociale, il acquiert une charge de secrétaire du
Conseil avec l’accord du Cardinal, cela pour l’énorme somme de 1 100
000 livres. Conseiller de Fouquet (projet financier et terre de
Belle-Ile en mer), admis en tant que conseiller d’Etat, il atteint son
apogée quand le roi l’appelle à jouer longuement à ses côtés.
Au jeune homme ambitieux, au serviteur des Frondeurs, puis à l’assoiffé de fortune fait place l’homme déchu. Gourville suit Fouquet dans la chute, mais cependant avec beaucoup moins d’infortune car, s’il est exécuté par la justice à la suite de la chambre de justice instituée par Colbert, ce n’est qu’en effigie (7 avril 1663), et il ne connut jamais plus la prison après l’expérience de 1656. Gourville avait eu le pressentiment de l’effondrement du «système Fouquet», flairant la malveillance croissante de Colbert, de la duchesse de Chevreuse, de la régente, etc., envers le superbe surintendant. Dès lors, notre homme réussit à cacher les documents compromettants et à placer des sommes importantes hors de la portée de ses ennemis en prévision des jours difficiles. D’abord en fuite dans l’Angoumois auprès des La Rochefoucauld (qu’il aide financièrement), il part en exil à partir de 1663. Son affabilité, l’art de la conversation et l’usage de la table qu’il déploie permettent à Gourville de maintenir une dense vie sociale non seulement à l’étranger, mais aussi à l’intérieur du Royaume. Se rendant en Angleterre, il y rencontre Saint Evremont, Vatel, divers ministres et ambassadeurs ; il sonde les intentions politiques, analyse les conflits dont celui qui oppose les Provinces-Unies à la monarchie anglaise. Dans les Pays-Bas espagnols, il invite les principaux dirigeants à partager sa table, il évoque les questions litigieuses. À Breda, où se négocie la paix anglo-hollandaise, il s’entretient avec le prince d’Orange et se lie d’amitié avec la maison de Brunswick.
D’exilé, Gourville se transforme en diplomate officieux pour informer les ministres de Louis XIV des possibilités politiques que ses relations offrent à la Monarchie française. Il contribue ainsi à une alliance matrimoniale avec la maison de Hanovre et reçoit des instructions d’Hugues de Lionne, instructions qu’il remplit à la satisfaction du ministre des Affaires étrangères de Louis XIV. Ce premier succès autorise un rapide retour en France, où on lui confie une nouvelle mission : se rendre en Espagne pour recouvrer les sommes dues au prince de Condé quand celui-ci était au service de la monarchie ibérique. Les pages consacrées à ce voyage sont parmi les plus belles des Mémoires (pp. 180-196) : elles illustrent la perception française de la décadence de la patrie de Velázquez et soulignent la violence de la crise économique qui touche la Péninsule. La réussite de cette mission met un terme définitif à l’exil de Gourville.

carreau d'angle, XVIIe s., Jouques (sud de la France)
Prudent et expérimenté, il modère son appétit de richesse et recherche en premier lieu une pleine amnistie dans l’affaire Fouquet. Les tractations laborieuses menées auprès de Colbert permettent de mesurer le cynisme et la cupidité qui président à la politique du grand ministre de Louis XIV. Avec l’appui du prince de Condé, d’Hugues de Lionne et de ses amis les princes allemands, Gourville obtient le pardon comme prix de son voyage espagnol : «M. Colbert dit seulement en peu de paroles que ce voyage là coûterait donc cinq ou six cent mille francs au Roi» (p.175). Gourville échappe ainsi habilement à la prison et à l’humiliation ; il écrit même (p.210) : «tout le monde était surpris de me voir également bien venu à Meudon et à Sceaux» c’est-à-dire chez Louvois que chez Colbert. Voici donc l’ex-condamné à mort bien en cour auprès de son ancien bourreau !
L’activité diplomatique de Gourville diminue alors au profit du service de Condé. Il s’efforce de combler les dettes du prince et de réorganiser sa maison. Il devient son homme de confiance. À ce titre, il est un des organisateurs de la réception de la Cour à Chantilly en 1671, durant laquelle Vatel se suicide. Condé lui attribue le château de Saint-Maur, contre Mme de La Fayette dont le portrait que dresse Gourville est peu aimable (p. 219-221). À partir de la mort du Prince (1686), les missions se raréfient. L’avant-dernier chapitre constitue un chant du cygne. Gourville fait l’inventaire de sa vie et, lui qui parle tant dans de la bonne chère dans ces Mémoires, des vins de l’Ermitage, de Champagne et du Rhin, évoque pour la première fois la religion et mentionne l’existence de sa parenté.
À la fin de ce volume, un index sommaire des noms de personnes s’avère
pratique. En revanche, les notes d’Arlette Lebigre (auteur d’un ouvrage
stimulant intitulé, La Justice du Roi, Albin Michel, 1988) sont assez
pauvres. Par exemple, pour comprendre la surprenante annonce par
Gourville de la libération de Nicolas
Fouquet page 222, la note 7 page
307 est bien courte, et on peut conseiller au lecture de se reporter à
la biographie écrite par Daniel Dessert sur le surintendant : elle
permet en fait de mesurer les anomalies et les inexactitudes présentes
dans le témoignage de Gourville.
La lecture de ces souvenirs est aisée, instructive et souvent amusante. Les stéréotypes sur la société immobile de l’Ancien Régime tombent devant tant d’énergie qui anime Gourville et ceux qui l’entourent durant ces soixante années. Les portraits de ministres, les descriptions de la guerre - qu’il n’aima jamais (la peur devant le bruit des canons...), les évocations de la place du jeu et de la table dans la vie sociale sont autant d’invitations à savourer ce texte.
Alain Hugon
Maître de conférences en histoire moderne,
Université de Caen, 6 août 2004
source
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- autre compte rendu (plus complaisant à l'égard de l'édition) : Rémi Mathis (mars 2005)
- Mémoires de Monsieur de Gourville (Jean Herault), éd. Mercure de France, 2004.
Présentation de l'éditeur
Obscur artisan de l'Histoire ou héros de roman ? Ce personnage hors normes fait partie des rares élus qui ont connu une ascension fulgurante au fil du siècle. Valet de chambre du duc de La Rochfoucauld dans sa jeunesse, il mourut, cinq décennies plus tard, riche, apprécié de Louis XIV et recherché par toute la bonne société. Jugé digne par son maître de faire une carrière exceptionnelle, il s'était lancé dans les affaires aux côtés du surintendant Fouquet. Mais la disgrâce retentissante de ce ministre lui valut une condamnation à mort par contumace. Réfugié en Hollande, il gagna la faveur de Louis XIV, grâce aux relations privilégiées qu'il parvint à nouer avec plusieurs princes. Puis le roi lui accorda son pardon, le rappela en France et songea même à lui... pour remplacer Colbert. Âgé et malade, Gourville décida de raconter son existence tumultueuse. Ce sont les souvenirs d'un homme heureux, lucide mais bienveillant à l'égard de ses contemporains, qui s'attribue toujours le beau rôle, même dans les affaires louches auxquelles il a été mêlé. Il fait revivre la Fronde, dévoile la politique secrète du monarque et ne se prive jamais du plaisir de raconter une anecdote piquante. "Si vous n'avez pas lu ces mémoires, lisez-les ; il y a des endroits très divertissants", écrivait Mme du Deffand à Horace Walpole. Et l'on sait que la vieille dame ne pêchait pas par excès d'indulgence..
vendredi 25 mai 2007
Honnêteté
Honnêteté
Honnêteté - Issu des cours italienne de la Renaissance (Baltazar de Castiglione, Il Cortegiano, 1528), cet idéal moral et social est théorisé par Nicolas Faret (L'Honnête Homme ou l'art de plaire à la Cour, 1630), Guez de Balzac, puis par le chevalier de Méré (Conversations, 1668, Discours,
1677). L'honnête homme se montre agréable et sociable ; tout entier
tourné vers autrui, il fait preuve d'urbanité, et il doit laisser
soupçonner ses qualités sans attirer l'attention sur sa personne, bien
qu'il ait divers talents intellectuels et artistiques, car il ne se
pique de rien. Et dans ses pièces, Molière brosse le portrait de
quelques personnages qui, tels Philinte et surtout Éliante dans Le Misanthrope, sont capables de vaincre leur amour-propre,
de s'effacer devant les autres et de faire preuve de bienveillance à
leur égard. Molière lui-même est présenté en ces termes par Jean Vivot, dans la préface de l'édition de 1682 :
Ainsi il se fit remarquer à la Cour
pour un homme civil et honnête, ne se prévalant point de son mérite et
de son crédit, s'accommodant à l'humeur de ceux avec qui il était
obligé de vivre, ayant l'âme belle, libérale : en un mot, possédant et
exerçant toutes les qualités d'un parfaitement honnête homme.
Quand, dans La Critique de l'École des femmes,
Dorante, porte-parole de Molière, affirme que «c'est une étrange
entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens», on peut se
demander de qui il parle : s’agit-il, comme on le pense d’ordinaire, de
ceux qu’on pourrait appeler les braves gens du public, ou, dans ce
contexte polémique, de ces esprits raffinés, adeptes de l’art de plaire
selon Faret ou Méré ? Si l’on n’oublie pas que l’honnête homme est celui
qui se maîtrise parfaitement en toute situation et qui, dans cette
perspective, réprime les éclats de rire, qui sont le propre du peuple, on est en droit de penser que Molière vise ici cette partie du public, si rétive à une poétique dont le comique est la pierre angulaire.
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L'honnête homme et le courtisan
Thèmes d’histoire littéraire : XVIe - XVIIe siècles
10. L'honnête homme et le courtisan
Les bienséances : terme clé de la théorie littéraire classique tout comme de la vie sociale au cours du XVIIe siècle. Respecter les bienséances, c'est savoir ce qu'il convient de dire et de faire dans une circonstance donnée, c'est avoir le goût bon et les manières bonnes, comme on aurait dit à l'époque. La société policée du XVIIe siècle, composée principalement de l'aristocratie ancienne (dite "d'épée") et de la noblesse parlementaire ("de robe"), auxquelles s'agrège peu à peu la partie riche et éduquée de la bourgeoisie, cherche à formuler les règles idéales du comportement social sous le nom d'honnêteté, d'honnête homme.
Mais il y a deux sortes d'honnêteté : l'une mondaine, l'autre morale, et leur définition comme leur champ d'action se recoupent parfois, voire se contredisent au cours du siècle. Molière montre admirablement dans Le Misanthrope l'opposition d'une attitude mondaine de conciliation et d'une attitude morale intransigeante, à travers les figures de Philinte et d'Alceste.
L'honnête homme est parent du courtisan, tous deux trouvent leur origine dans la réflexion sur la vie sociale qu'avait menée le XVIe siècle. Le livre fondateur est celui de Baldassare Castiglione, Il Libro del Corteggiano (publié en 1528), qui dépeint sous forme de conversations la vie d'une société d'hommes et de femmes de qualité à la cour d'Urbino. L'ouvrage eut une influence considérable dans toute l'Europe pendant deux siècles.
Cependant le courtisan doit avant tout plaire au Prince et aux Grands : à partir du moment où, dès le début de son règne, Louis XIV concentre tous les pouvoirs à Versailles, il oblige la noblesse à y séjourner pour obtenir des postes, maintenir ses avantages, participer si peu que ce soit aux affaires : l'obligation de plaire devient une contrainte permanente et engendre des conduites qui n'ont plus de l'honnêteté que l'apparence. La société de cour est dès lors fondée sur la dissimulation ; la politesse masque l'intérêt, l'attention à autrui se corrompt en flatterie. Deux écrivains, qu'on assemble parfois sous l'étiquette de "moralistes", ont décrit, et parfois stigmatisé, l'insincérité de la vie de cour : La Fontaine dans certaines de ses Fables (parues de 1668 à 1693), et La Bruyère dans un chapitre de ses Caractères (9 éditions sont publiées entre 1688 et 1696).
Pour comprendre la théorie de l'honnêteté, il faut se souvenir du précepte latin : Intus ut libet, foris ut moris est (à l'intérieur, fais comme il te plaît, à l'extérieur, agis selon la coutume). L'opposition entre l'espace social et le for intérieur, que nous ne comprenons plus guère aujourd'hui, est capitale au XVIIe siècle : elle ménage une sociabilité harmonieuse, condamne les conduites agressives tout en faisant place à la liberté que chacun conserve de juger pour son propre compte. Elle peut avoir pour conséquence un conformisme ou une hypocrisie sociale : dans les deux cas, l'idéal de l'honnête homme devient équivoque, la vie sociale apparaît comme un théâtre où les personnages jouent des rôles convenus, et où l'intelligence consiste à déchiffrer les apparences. Sur ce théâtre, la maîtrise de la parole est centrale : raffinement des formules, goût des jeux de mots (c'est l'esprit), art de la conversation. La valeur la plus haute reste pourtant insaisissable, c'est le naturel, le je ne sais quoi, que la plupart s'efforcent d'imiter, et que fort peu rencontrent, s'il faut en croire Molière.
source : université de Lausanne, faculté des Lettres
bibliographie
- Bury, Emmanuel, Littérature et politesse. L'invention de l'honnête homme (1580-1750), Paris, Presses Universitaires de France, "Perspectives littéraires", 1996.
- Dens, Jean-Pierre, L'honnête homme et la critique du goût. Esthétique et société au XVIIe siècle, Lexington, French Forum Publishers, 1981.
- L'art de la conversation : anthologie, préface de Marc Fumaroli, Paris, Dunod, "Classiques Garnier", 1997.
sources
- Molière, Le Misanthrope [1667], in Œuvres complètes, tome II, Paris, Gallimard, "Pléiade",
1971, p.121-218.
- La Bruyère, Les Caractères [1688], in Œuvres complètes, Paris, Gallimard, "Pléiade", 1951,
p.59-478.

Collation dans un parc, Ecole flamande, XVIIe siècle.
Musée de l'Ile de France, Sceaux.
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liens
- Qu'est-ce qu'un honnête homme au XVIIe siècle ?
- "Galanterie", par Chiara Rolla

Nicolas Faret (1600-1646)
L'Honnête Homme ou l'art de plaire à la Cour (1630)
jeudi 24 mai 2007
L'honnête homme et les sociabilités (gallica.bnf)

Abraham Bosse (vers 1604-1676)
L'honnête homme et les sociabilités
gallica.bnf
Suite aux horreurs de la guerre civile, les hommes "bien nés" admettent la nécessité de règles de "bonne conduite" en société. S’instaure alors, par l’intermédiaire de la Cour, des salons et de la littérature, un idéal de comportement social et culturel qui traverse le siècle, l’"Honnêteté". Ce modèle est codifié par Faret qui adapte en 1630 le célèbre ouvrage italien de Castiglione Le Courtisan, agrémenté de réflexions empruntées à Montaigne.
L’honnête homme récupère les vertus héroïques : bon guerrier, bon amant, morale chrétienne. S’y ajoute la maîtrise de soi, la capacité de s’adapter à la société mondaine et d’y briller par la conversation, l’ouverture d’esprit, le sens de la mesure. Il doit se montrer tolérant et ne pas choquer, ni même ennuyer. Pour cela il lui faut éviter de faire montre de trop d’érudition (il serait alors pédant). En revanche il doit posséder une culture générale suffisante pour pouvoir deviser avec tous. Sensible aux nuances (c’est l’esprit de "finesse") il est aussi lucide sur les faiblesses humaines.
Sous Louis XIV, le modèle évolue vers un nouveau type, peint par le chevalier de Méré. Courtisan, il est surtout soucieux de plaire au roi. L’apparence et la mondanité l’emporte et triomphe le "bel esprit" : légèreté et virtuosité.
L’honnêteté n’a pas tant été considérée comme une qualité que comme "l’abrégé de toutes les autres". Elle amène également un état d’esprit différent qui va à l’encontre de la société traditionnelle. En effet, l’honnête homme le devient par ses propres mérites, et non par naissance. En cela, elle préfigure les Lumières.
Quelques textes importants :
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mercredi 23 mai 2007
La noblesse "dative" des officiers (Emmanuel Le Roy Ladurie, 1991)

château Louis XIII en Normandie
La noblesse "dative" des officiers
Emmanuel LE ROY LADURIE (1991)
Le règne d'Henri voit aussi se consolider l'influence d'une classe de détenteurs de la fonction publique qu'on définit comme "officiers" et dont les plus à leur aise, souvent possesseurs de châteaux, forment une noblesse "dative", ou de dignité [par opposition à la noblesse native, ou de gentilicité], qu'on appela logntemps chez les historiens "noblesse de robe" ; ils sont dans l'État, propriétaires de leur emploi (ou quelques fois de leur sinécure), possesseurs de leur charge ou office, et sont plus heureux d'un certain point de vue que des fonctionnaires contemporains. C'est tout dire : ils bénéficient en effet d'une titularisation qui ne leur est pas seulement offerte à titre viager, comme de nos jours, mais qui comporte de facto un prolongement héréditaire. Ils peuvent léguer la charge à leur rejeton, ou la vendre, à condition, bien sûr, que le fils ou l'acquéreur, en principe, ait une dose minimale de compétence.
Un groupe social et lignager de la fonction publique a surgi de la sorte ; du fait de son renforcement progressif, ce groupe comprendra pour le moins, au second tiers du XVIIe siècle, quarante à cinquante mille familles d'officiers, de père en fils, sur les quatre à cinq millions de ménages qui fleurissent ou pâtissent en territoire français : soit une famille sur cent. Cette petite élite influente n'est pas toujours efficace au plan de l'administration quotidienne du pays. Mais du simple fait des longues stabilités d'emploi qui la caractérisent, elle met en échec, partiellement, l'absolutisme éventuel et le pouvoir arbitraire des rois Bourbons ; elle freine les excès du despotisme monarchique ou ministériel ; elle participe des deux aspects essentiels de la construction de l'État, telle que nous l'envisageâmes entre 1595 et 1610. Soit : croissance amorcée ; mais aussi ouverture, ne serait-elle que d'assez modeste durée. La croissance, c'est le destin même d'un appareil d'État qui demeure encore arbre de justice, mais qui se trouve, à tout prendre, en situation d'essor, de cinq mille officiers en 1515 à cinquante mille en 1661 ; bref, on passe de l'État "petit" du jeune François 1er, à l'État de proportions moyennes, modeste encore, mais déjà plus substantiel, du jeune Louis XIV.
Emmanuel Le Roy Ladurie, L'Ancien Régime, I, 1610-1715
(Hachette, 1991), éd. "Pluriel", 1993, p. 26-28.

Abel Servien, marquis de Sablé et de Boisdauphin,
comte de
Roche-Servien et comte de La Roche des Aubiers
(1593-1659), diplomate
au service de Mazarin



















